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   1     A propos de la violence.

   2     L’activité sportive compétitive de combat et procès de civilisation. 

   3     La mise en question de la gestion des conflits dans la pratique des sports de combat.

   4     Le propos de l’Aïkido. 

   5     Premier niveau, celui de la co-construction de la technique. 

   6     Second niveau, celui du cadre symbolique de la pratique. 

 

 

 

 

Introduction

 

Les arts martiaux traditionnels japonais (Aïkido, Judo, Karaté, Ken-Jutsu, etc.) dont certaines formes d’enseignement/apprentissage reposent sur l’étude des « Kata » (formes standards servant de repères pour une école donnée, construites par ajustement gestuels des deux partenaires) et leurs extensions dans le champ des « Waza » (formes d’application construites par adaptation des deux partenaires l’un envers l’autre, non pas dans le but de gagner mais de co-produire une forme gestuelle simulant un combat) proposent des modes de gestion des conflits qui, dans certaines conditions d’enseignement et de pratique présenteraient une alternative à l’expression de la violence sociale.

 

L’organisation du duel repose sur les règles de jeu, d’action et d’éthique qui fixent les limites de l’acceptable (respect du partenaire, ne pas faire mal, etc.). 

 

Ces dernières relèvent d’une entente contractuelle préalable des deux antagonistes.
Mais nous savons bien que les contrats ne sont pas toujours respectés. La frontière qui sépare l’activité martiale de la bagarre peut être aisément franchie dans le cours de la pratique, que cette dernière soit compétitive ou non. 

 

Notre propos est de montrer, en nous appuyant sur notre expérience de pratiquant d’Aïkido, à quelles conditions de mise en œuvre de son enseignement et de son apprentissage, la pratique d’un art martial serait susceptible d’être un mode de gestion des conflits pacifique. 

L’enseignement/apprentissage
de l’Aïkido, 
une forme de
gestion pacifique des conflits.
 

_Par Arnaud Waltz 

 

 

 

   1     A propos de la violence.

 

Pour nous, sera considéré comme relevant de la violence, tout acte volontaire ou non, perçu par autrui comme portant atteinte à son intégrité physique et ou psychologique ainsi qu’à toutes formes de liens qui unissent ces deux dimensions de l’humain. Autrement dit, nous considérons comme violent un acte qui vise à rompre l’unité culturellement établie entre la physicalité et l’intériorité chez l’humain et ou le non humain. 

 

Ainsi, s’attaquer à un objet comme une voiture par exemple, peut être considérer comme un acte violent pour son propriétaire qui peut momentanément accorder à sa voiture une forme d’intériorité proche de la sienne. 

 

Dans d’autre cas, une attaque portée sur un individu habitué à se battre peut être perçue comme un acte ne mettant pas en danger son intégrité physique alors qu’une insulte proférée contre lui sera ressentie comme une violence faîte à l’image de soi. 

 

Partant du principe que ce qui peut être perçu par les uns comme violent ne le sera pas par les autres, nous considérerons qu’il n’existe pas de violence en soi et que cette dernière est le résultat d’une désignation historiquement, culturellement et sociologiquement située. 

 

Dans le cas d’une agression l’attaque est perçue comme un acte violent puisqu’elle vise à détruire l’intégrité physique ou psychologique de l’autre. L’activité du défenseur, qui s’exerce dans le cadre d’une protection de son intégrité physique et psychologique, est rarement qualifiée de violente puisque sa fonction est de rendre inopérante l’attaque en la contrôlant. 

 

Mais parfois, l’intensité de l’activité de défense peut prendre la forme d’une surenchère et dépasser le cadre de la simple protection pour verser elle-même dans la démesure. Dans ce cas la légitime défense devient illégitime. Dans le cas d’un combat sportif, seules peuvent être qualifiées de violentes les actions qui s’exercent en dehors des normes fixées par le contrat qui lie les deux antagonistes. 

 
 

 

 

 

   2     L’activité sportive compétitive de combat et procès de civilisation.

 

Pour ELIAS et de DUNNING (1986), c’est la monopolisation progressive de la violence physique par un Etat moderne, l'intériorisation croissante de l'interdit social de la violence et l'augmentation de la répulsion qu'elle suscite qui ont conduit à une transformation des formes d’opposition qui, en retour, ont contribué à accélérer le processus d'intériorisation de l’auto contrôle des pulsions dans ce qu’ils appellent le « procès de civilisation ». 

 

Ils se sont attachés à montrer comment et pourquoi, au cours de son histoire, la société occidentale tend à développer et à intérioriser un ensemble de manières de faire qui visent à mettre à distance la satisfaction immédiate des désirs, développant ainsi une forme d’auto contrôle des pulsions. 

 

Au sein de la pratique sportive, l’abaissement du degré de violence autorisée dans les affrontements, l’existence de règles écrites codifiant les pratiques, l’autonomisation du jeu sportif par rapport aux affrontements guerriers ou rituels, le développement d'une éthique de la loyauté qui cherche à faire tenir ensemble le désir de victoire, le respect des règles et le plaisir du jeu, font des sports de combat une forme d’euphémisation des conflits inscrite dans un « procès de civilisation ». 

Dans sa double dimension de pratique corporelle et de spectacle de mise en jeu des corps, le sport participe d’une mise en forme règlementée d’une certaine forme de violence, qui en permettrait à la fois l’expression et la régulation. ELIAS et de DUNNING (1986) insistent sur la dimension cathartique du sport. 

 

Autrement dit, dans notre société où les états d'excitation et de tension sont constamment refrénés, la pratique d’un sport de combat ou d’un art martial constituerait un moment d’expression de certaines formes de démesure inscrites dans le cadre socialement acceptable de la pratique et de compétition sportive.

 

La dimension mimétique de l’affrontement dans le champ des activités sportives de combat et des arts martiaux suppose que les antagonistes demeurent au plus près de la simulation. C’est seulement à cette condition que la confrontation peut être qualifiée « d’affrontement ludique » (DUNNING, 1986)

 

Ainsi, c’est toujours un « ami » que nous rencontrons au cours de l’entraînement. Il n’est pas question de s’opposer entre ennemis. C’est cette double dimension mimétique et cathartique qui conduirait à tracer une ligne de démarcation très nette entre les pratiques guerrières et les sports de combat. 

Cependant, il faut souligner que pour celui ou celle qui est engagé dans un combat sportif la frontière établie entre l’activité sportive et la bagarre est parfois très difficile à identifier. 

 

Par exemple, si nous transposons la question de l’identification de cette limite dans le cadre de l’enseignement des sports de combat en Education Physique à l’école, cela nous conduit à nous interroger sur les conditions de mise en œuvre des apprentissages, qui peuvent permettre à nos élèves d’apprendre à se battre dans le respect d’un contrat commun. 

 

Si, au cours de la relation de formation, le discours régulateur fait défaut, ne pourrait-on pas penser que la faiblesse du cadrage (BERNTSEIN, 2007) qui en résulte autorise certains élèves à entrer dans un simulacre d’apprentissage au cours duquel, au lieu d’apprendre et de se transformer, ils se limitent à faire ce qu’ils savent déjà faire, c’est-à-dire se bagarrer. 

 

Les états de tension qui apparaissent dans les sports de combat et les arts martiaux s’expriment constamment dans des limites réglementaires et éthiques qui les maintiennent à un niveau strictement mimétique. 

 

L'affrontement des protagonistes se déroule dans le cadre de règles précises qui en fixent les limites. Si les adversaires se battent véritablement, c’est sans violence qu’ils le font. 

 

Lorsque cette dernière est présente dans le sport, qu’elle s’exerce sur le ring, dans les gradins ou par le biais du dopage, elle est toujours perçue comme illicite. Mais ces règles, qui encadrent les tensions physiques inhérentes au jeu sportif de combat doivent également permettre de maximiser le degré d'émotion. Le spectacle du combat viserait à mettre en jeu un affrontement physique autorisé et maîtrisé dans le but d’offrir un espace et un temps à l’expression de débordements émotionnels socialement acceptables. 

 

Si nous prenons l’exemple l’évolution de la boxe anglaise, nous voyons nettement comment les modifications réglementaires ainsi que l’aménagement matériel de l’activité participent d’un processus d’euphémisation des conflits. 

 

L’apparition progressive des limites de temps (le round de trois minutes) et de lieu (le ring), de l’assistance médicale et de la présence du coach qui peut à tout moment « jeter l’éponge » pour mettre fin au combat, construit un espace extrêmement codifié de mise en jeu de l’affrontement des corps. 

L’utilisation de protection, (les gants, le protège dents, le casque), contribue à la préservation de l’intégrité physique des boxeurs. Cependant, la préparation physique des combattants et les techniques de bandage des poings décuplent la puissance de frappe quand dans le même temps, la qualité de la protection offerte par les gants augmente la possibilité d’être touché en diminuant les risques de blessures apparentes. 

 

Mais si la trace des coups portés devient moins spectaculaire, les arcades ouvertes cèdent la place aux traumatismes crâniens. 

 

De la même manière que la présence de l’airbag dans les véhicules invite parfois le conducteur à une mise en danger de soi, l’usage des protections en boxe permet plus de masquer l’intensité des frappes, que d’en limiter les effets. 

 

Bien que le législateur intervienne dans le but de préserver une éthique de l’affrontement sportif, la logique binaire gagnant/perdant caractéristique de la compétition sportive contient en elle le risque d’un possible glissement vers des formes de revanche propres à alimenter la production de ce que GIRARD (1972) nomme la « violence mimétique ».

 

 

 

 

   3     La mise en question de la gestion des conflits dans la pratique des sports de combat.

 

Habituellement, le désir est décrit comme une relation sujet-objet. Autrement dit, un individu rencontre dans son environnement réel ou fantasmatique, des objets qu’il se prend à désirer.

GIRARD (1972) considère que la relation à un objet désiré se crée par l’intermédiaire d’un tiers, qu’il nomme « modèle » ou « médiateur ». Le modèle sujet/objet cède la place au modèle triangulaire, sujet/médiateur/objet. GIRARD (1961) constitue la littérature comme un savoir applicable à l’anthropologie. 

 

C’est sur le rapport au désir que la littérature va être questionnée pour donner son intuition originale qui est celle de la nature mimétique du désir. Le mensonge romantique, c’est celui de l’autonomie du désir. Il masque la nature mimétique de ce dernier. Le héros romantique demeurant dans l’illusion de l’autonomie du moi, se veut le disciple de personne. 

 

L’œuvre romanesque dévoile le processus mimétique. Nous sommes séduits par l’anticonformisme de Don Quichotte qui apparaît comme fou. Il n’en est rien. Ce personnage romanesque est un fanatique de l’imitation. Sous sa prétendue originalité se cache un souci morbide de l’autre. 

 

En montrant que Don Quichotte aspire à être le héros qu’il admire, Amadis de Gaule, Cervantès vend la mèche : nous ne désirons jamais que ce que désirent déjà les autres. 

 

Ainsi les grands romanciers échappent à cette illusion romantique. Ils savent et montrent dans leur œuvre que l’homme ne désire pas spontanément des objets en eux-mêmes désirables ou élus par lui comme désirables, qu’il est incapable de désirer par lui seul, qu’il faut que l’objet de son désir lui soit désigné par un tiers. 

 

Les hommes passent leur temps à fuir et oublier qu’ils ne cessent de s’imiter les uns les autres. L’objet du désir compte peu puisque ce qui est visé n’est pas l’objet en réalité mais l’être du médiateur. 

 

Dans cette structure triangulaire, (sujet/médiateur/objet) deux types de médiations sont possibles. GIRARD parle de médiation externe quand la distance entre le sujet-désirant et le médiateur-modèle reste infranchissable. 

 

Le médiateur restant extérieur au monde du héros, les risques de conflits, à propos de l’objet, sont nuls et le sujet pourra même parfois prendre conscience de la vérité de son désir. 

Par exemple, l’univers d’Amadis de Gaule et de Don Quichotte ne s’interpénètre pas, il ne peut y avoir de rivalité réelle. Le désir « selon l’autre » de Don Quichotte restera de l’ordre de la folie gaie. 

 

Dans le cas contraire, celui de la médiation interne, le monde du sujet-désirant et celui du médiateur-modèle se rapprochent. Ce dernier désire ou possède seul l’objet et devient le rival du sujet-désirant. 

Le médiateur-modèle devient un médiateur-obstacle. Il naît entre le sujet désirant et le médiateur une rivalité mimétique qui débouche sur la violence et parfois la mort. 

 

La compétition sportive est une situation sociale dans laquelle nous trouvons clairement exposé ce processus de violence mimétique. Dans les situations d’affrontement duel, les compétiteurs qui se rencontrent pour s’opposer semblent bien, tous deux, désirer la même chose, c’est-à-dire la victoire.

L’enjeu de la rencontre est de ravir à l’autre son pouvoir de domination. 

 

La confusion est grande puisque on finit par ne plus être en mesure de différencier l’imitateur du médiateur. Chacun des deux adversaires est, dans le même temps attaquant et défenseur. 

Passant d’un rôle à l’autre au cours de l’affrontement, chacun d’eux, par sa production technique, remplit la fonction de médiateur-obstacle pour l’autre. 

 

Au cours d’un combat sportif, ce que l’un perd l’autre le gagne et entretient de fait une asymétrie, un déséquilibre qui, quel que soit l’issue du combat, renouvelle le désir mimétique. Si mon adversaire se bat si bien pour obtenir le titre, c’est que ce dernier en vaut la peine et que je peux donc continuer à désirer ce qu’il me donne à voir au travers de son acharnement à désirer la victoire. 

 

Ajoutons que la compétition sportive se donne en spectacle. Le combat n’est pas une affaire privée. Son déroulement et son issue sont rendus publics. Il y a là, une analogie avec la tragédie. Pour les spectateurs de l’affrontement compétitif, le bien et le mal s’opposent de manière manichéenne. 

 

Nous retrouvons le fondement même de la dimension cathartique du sport que nous évoquions plus haut. Dans ce contexte de mise en scène, le vainqueur reçoit tous les honneurs. Il représente de manière fantasmatique la victoire du bien sur le mal. 

 

De son côté, le vaincu est condamné à la double peine d’assumer la blessure narcissique de l’échec et de porter la honte de n’avoir pu apporter la victoire à son camp. La décision des juges réalisée à partir du décompte des points obtenus par chacun des deux adversaires renforce l’idée que la victoire est incontestable parce qu’objectivement mesurée. 

 

Celui qui marque le plus de points est assurément le meilleur. De la victoire de l’un naît la défaite de l’autre. La supériorité a pour corollaire l’infériorité de l’autre. 

 

Le résultat de la compétition risque alors d’entraîner un désir de revanche, voire parfois de vendetta lorsque ce sont les supporters qui cherchent à laver l’honneur du vaincu. La violence mimétique s’enfle, grandit, rien ne peut l’arrêter. Le vaincu admire le vainqueur, l’envie, le hait. 

 

Toutes les formes de compétitions ne sont nécessairement aspirées dans la spirale de la violence mimétique. Mais le risque demeure parce que toutes les rencontres sportives, quel que soit leur niveau d’engagement, fonctionnent toujours sur la logique gagnant/perdant. 

 
 
 

 

 

 

   4     Le propos de l’Aïkido. 

 

Dans cette perspective girardienne nous nous intéressons plus particulièrement au rôle de médiation joué par la technique dans une relation d’opposition. Pour ce faire, nous poursuivons par la présentation du fonctionnement d’un mode de gestion des conflits reposant sur la mise en scène d’un duo. 

 

Il s’agit de comprendre comment au cours d’une simulation de combat, les partenaires « Uke » (celui qui chute) et « Tori » (celui qui projette), dans la pratique de l’Aïkido, peuvent participer conjointement à la construction d’une forme technique dont la finalité serait d’occuper la fonction de médiation externe. 

 

Ainsi, au cours de leur activité, les partenaires mettraient en scène un jeu d’acteur dont la finalité serait de se tenir au plus près de l’expression d’une violence réellement simulée. 

 

Dans le champ des sports de combat et des arts martiaux, l’Aïkido occupe une place particulière que lui confère sa logique interne. Cette discipline martiale, non compétitive, se propose au cours de la pratique, d’introduire par le biais d’une co-construction de la technique une médiation externe entre les deux partenaires. 

 

C’est à partir de cette originalité qu’il semble possible de conduire l’un et l’autre des partenaires, à entrer dans un processus de traitement pacifique de la violence. Autrement dit, les principes qui organisent cette discipline martiale ne visent pas simplement à canaliser la violence en lui en un offrant un nouvel espace d’expression mais constituent la possibilité, pour le pratiquant, de progressivement construire une distance réflexive à soi au cours d’une mise en jeu d’un affrontement codifié. 

 

Lorsqu’il en pose les principes, MORIHEI UESHIBA, fondateur de l’Aïkido, propose une méthode de gestion de la violence qui, à première vue, peut sembler paradoxale, parce qu’elle s’enracine dans la tradition martiale nippone ainsi que dans les techniques guerrières qui avaient pour fonction principale, dans le Japon féodal, de détruire les ennemis potentiels et accessoirement, de sauvegarder son intégrité physique au cours des combats. 

 

Dans la même veine que ce que JIGORO KANO réalise à la fin du 19ème siècle, en créant le Judo, dans les années 1920, MORIHEI UESHIBA conçoit une méthode éducative qui associe la tradition ancestrale nippone avec la réalité d’un monde qui change. 

 

Dans un Japon qui s’est ouvert à l’Occident, les Bu Jutsu (arts guerriers) cèdent progressivement la place au Budo (voie du guerrier). 

 

Le Judo, le Karaté Do, le Kendo, l’Aïkido, etc., ne désignent plus des arts de guerre mais des méthodes d’éducation ouvertes sur la formation d’un sujet capable d’exister sans nuire à l’intégrité physique et ou psychologique de l’autre. 

 

Analyser comment les fondements de l’Aïkido permettent la gestion pacifique des affrontements physiques peut nous conduire à repenser l’enseignement et la pratique des sports de combat et des arts martiaux dans une perspective éducative à long terme. 

 

En renonçant à la compétition sportive, la pratique de cette discipline martiale élabore un espace de traitement de la violence sur le modèle d’une médiation externe. 

 

Ce processus intervient à deux niveaux, celui de la co production de la technique conçue comme étant la fin et le moyen de la rencontre entre les deux partenaires et celui de la construction protocolaire (Reishiki) de l’espace symbolique de la pratique qu’est le Dojo.

 

 

 

 

   5     Premier niveau, celui de la co-construction de la technique.

 

Refusant de se situer dans une relation compétitive, la technique n’est pas conçue comme un moyen d’affirmer le pouvoir de l’un sur l’autre mais comme une coproduction visant, si l’on peut dire, à contenir la violence dans la simulation d’un affrontement codifié. 

Ainsi, Uke (celui qui attaque et qui chute) et Tori (celui qui fait chuter l’attaquant) en faisant réellement semblant de s’affronter, concourent à construire ensemble une technique qui vise autant que faire se peut la gestion pacifique de l’affrontement. 

 

 

 

« La stratégie de l’aïkidoka parfait est d’instaurer un troisième pôle là ou l’agresseur aurait voulu un face à face : il s’agit bien de lui faire comprendre que l’ennemi est un ennemi commun et que cet ennemi commun c’est la violence qui, impérialiste, tente de nous imposer notre conduite de nous détourner de nous-mêmes » .

 

(Franck NOËL, 1996)

 

 

Le fait de conjuguer ses efforts, non plus pour à la fin du combat désigner un vainqueur et un vaincu, mais traiter ensemble la violence qui risque de les submerger, contribue à l’édification d’un principe d’égalité. 

 

Afin que les antagonistes deviennent partenaires et puisent construire et pleinement expérimenter ce principe d’égalité, sur le tatami, ils alternent, au cours de la pratique, les rôles de Uke et de Tori.

Le principe de réciprocité inscrit dans la mise en œuvre de la pratique conduit les partenaires à explorer des situations particulières au cours desquelles ils font l’expérience de leurs pulsions agressives, les explorent, les mettent en jeu et les laissent circuler dans une forme technique qui ne vise jamais à nuire mais à contribuer progressivement à construire une forme de savoir être ouvert au monde à soi et aux autres. 

 

La technique d’Aïkido ne se construit pas dans l’idée de la confrontation. Les rôles de Uke et de Tori ne se limitent pas à reproduire de manière mimétique un combat au cours duquel sortiraient un vainqueur et un vaincu. En l’occurrence, Uke endosserait le rôle du « méchant » et Tori celui du
« gentil ». Les choses ne sont pas si simples.

 

 

 

«  Le véritable Budo …ne vise pas la victoire, c’est-à-dire la domination de l’autre, mais, se plaçant résolument dans une perspective autre, œuvre pour son élévation, son éducation. L’autre est revendiqué en tant qu’interlocuteur et, de ce fait, sa présence est nécessaire au dialogue, du début jusqu’à la fin ».

 

(Franck NOËL, 1996)

 

 

En fait, l’attaque de Uke est une sollicitation, une invitation à travailler ensemble. Elle porte en elle, à la fois, l’intention maîtrisée de mettre en danger Tori et la volonté de construire la technique avec lui. 

Elle est don de soi. Uke lance une attaque que l’on peut qualifier « d’amoureuse » en ce qu’elle implique de poser un problème à Tori dans le but de le faire progresser. 

 

A l’origine, dans la pratique des Bu Jutsu (techniques de guerre), le rôle de Uke était réservé au maître. Ainsi, il lui était possible de guider son élève dans sa progression en adaptant son attaque aux possibilités de réponse de celui-ci. 

 

A la relation d’opposition se substitue donc une relation d’enseignement. La technique s’élabore à deux dans une relation d’échange. Elle est simulation du conflit. 

 

L’attaque induit un déplacement, la distance et le moment d’entrée en contact implique d’être en harmonie et non séparés a priori. Les déplacements pour Uke et pour Tori se confondent. Au cœur de la technique il est parfois difficile de savoir qui attaque et qui défend. Les partenaires en présence se mettent au service de la technique. 

 

C’est cette entreprise de la mise à distance de soi de ses propres pulsions, qui participe à la construction d’une forme de médiation externe. La mécanique de la technique est basée sur une gestuelle circulaire de non opposition. 

 

Cette logique de construction permet, aux deux partenaires, de s’engager totalement dans leurs attaques et leurs gestes défensifs, sans qu’à aucun moment l’intensité des actions n’apparaisse dangereuse ni pour l’un ni pour l’autre.

 

 

 

 

  6     Second niveau, celui du cadre symbolique de la pratique. 

 

Nous poursuivons notre réflexion en nous penchant plus particulièrement sur les règles protocolaires ayant pour fonction de cadrer l’activité du maître et de ses élèves dans la pratique de l’Aïkido. 

Dans le cours de l’enseignement/apprentissage, le modèle auquel se référent les pratiquants ne doit pas jouer le rôle de médiateur obstacle. 

 

C’est par le salut au Kamiza (mur d’honneur du Dojo sur lequel est accrochée la photo du fondateur) que l’enseignant se situe dans une relation pédagogique qui lui confère le rôle de médiateur externe. 

Le Dojo est un espace orienté, c’est-à-dire que le rôle et la place de chacun des protagonistes sont fixés par des règles de fonctionnement qui visent à contenir tout débordement. Il n’est pas permis d’entrer dans la pratique de n’importe quelle manière. 

 

Le Reishiki (règles de fonctionnement du Dojo) fixe le protocole à respecter. Chaque moment de la pratique est borné par un salut. Celui-ci permet de poser du temps et de l’espace entre chaque phase de travail. Pour débuter et clore le cours, pour inviter un partenaire puis le remercier, pour répondre à une invitation, il convient de saluer. 

 

Les placements et déplacements sont soumis à un protocole qui empêche toute confusion. La manière de porter le Keikogi (vêtement du pratiquant) témoigne d’un souci permanent de contrôle de l’image de soi qui s’offre à l’autre.

 

Bien que cette forme de protocole existe aussi dans les autres activités de combat, en Aïkido il relève d’une exigence qui ne vient pas s’ajouter à la pratique mais fait partie intégrante de celle-ci. Dans l’espace orienté qu’est le Dojo, l’enseignant fonctionne sur le modèle de la médiation externe. 

 

C’est le salut au Kamiza (mur honorifique) qui en est le point clé. Au début du cours, en le saluant avant de se retourner vers ses élèves, l’enseignant modifie son statut. Par cet acte, il devient un officiant. 

Autrement dit, il ne se pose plus comme celui qui transmet son savoir mais comme médiateur de la parole et du savoir de l’Autre, celui qui occupe le Kamiza. 

 

Cette dépersonnalisation du savoir-faire technique d’un expert participe d’une forme d’enseignement où il n’est pas question de se poser comme le modèle à imiter, mais comme le dépositaire temporaire des principes de construction d’une technique, dont il revient à chacun de les rendre propres à soi dans le but de se transformer. Ainsi, l’enseignant ne se pose pas comme modèle obstacle, inatteignable, mais comme médiateur externe accompagnant la progression des pratiquants.

 

 

 

Conclusion

 

La relation pédagogique, entendue comme médiation externe, constitue l’axe central autour duquel s’articule, dans le cadre de la pratique telle que nous venons de le décrire, la relation Uke/Tori, qui, engagés dans la co-construction de la technique, alternent l’un pour l’autre les fonctions d’enseignant et d’élève. A cette condition de mise en œuvre, l’acte d’enseignement et l’activité d’apprentissage des techniques deviennent alors le vecteur d’une éthique martiale contribuant à un processus asymptotique de pacification des conflits. 

 

Bibliographie : 

 

Bernstein B., 2007, Pédagogie, contrôle symbolique et identité, Laval, PUL. 

Elias, N., Dunning E., 1986, Sport et civilisation. La violence maîtrisée, Paris, Fayard. 

Girard R., 1961, Mensonge romantique et vérité romanesque, Paris, Grasset. 

Girard R., 1972, La violence et le sacré, Paris, Grasset. 

Noël F., 1996, Fragments de dialogue à deux inconnues, Salvagnac, Editions Franck Noël.

© 2016 Aikido échange & controverse - Wix.com

Conception rédaction : Tina Ly - Photos et Création Graphique : Laurent RISI

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